Affichage des articles dont le libellé est Interview. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Interview. Afficher tous les articles

Interview



Rencontre avec Dead Combo


L’un vient du monde du rock (le guitariste To Trips), l’autre du jazz (le contrebassiste Pedro Gonçalves) et c’est la musique de Carlos Paredes qui un beau jour les a réuni pour former l’un des groupes les plus intéressants de la scène portugaise, les Dead Combo. Après 10 ans de carrière, ils sortent en France leur 6ème album « A Bunch Of Meninos » et seront en concert le 3 octobre au Petit Bain à Paris. Rencontre avec le duo le plus élégant et nerveux venu de Lisbonne.

Comment vous êtes vous rencontré pour former les Dead Combo ? 
To Trips : J’ai reçu une invitation de Henrique Amaro (animateur radio portugais) pour participer à l’album d’hommage à Carlos Paredes, « Movimentos Perpétuos ». J’ai alors invité Pedro Gonçalves à y participer. 
Pedro Gonçalves : On a fait cet enregistrement et puis To m’a montré d’autres morceaux qu’il avait. Créer les Dead Combo est alors venu naturellement. TT: Mais il important de dire que lorsque l’on a commencé, sans rien en attendre en retour. PG : On n’aurait jamais espéré cet impact, en jouant en plus une musique instrumentale.

Comment définiriez-vous l’univers, le son des Dead Combo ? 
PG : C’est de la musique avec Lisbonne à l’intérieur. Les Dead Combo ont ce langage mais n’ont pas de langue. Pourquoi n’avoir jamais ajouté des voix, des chanteurs dans vos titres? 
PG : Pour ne pas avoir de problème (rire) ! 
TT : On s’est juré qu’on ne mettrait jamais de voix ! PG : On a déjà pensé à le faire pour un disque, mais cela serait quelque chose de ponctuel. On a déjà fait un titre avec Camané notamment. Mais on veut surtout pouvoir garder cette liberté que nous avons tous les deux lorsque l’on compose. 

Votre dernier album « A Bunch of Meninos » vient d’être édité en France, quel en est le fil conducteur ? 
PG : Il est apparu après la composition des titres. C’est un peu la suite de l’histoire que l’on raconte depuis 10 ans maintenant, l’histoire de deux hommes qui sont toujours en train de fuir, qui ont toujours des ennuis et cette fois ci il y a un personnage qui est une fille qui les aident à s’en sortir. 

Dans l’album, la plupart des personnages qui apparaissent sont des personnes réelles… 
PG : Le titre Dona Emilia, par exemple est un hommage à une amie qui fait le ménage dans la salle de concert lisboète ZDB. Sur ce titre le batteur Alexandre Frazão a fait un son avec sa batterie qui ressemblait à un balai et on a tout de suite pensé à elle. Nous avions convié Nick Cave à participer à l’album, mais cela ne s’est pas fait d’où le titre Waiting For Nick At Rick's Café… 

Et le titre de l’abum « A Bunch Of Meninos », comment est-il apparu ? 
PG : C’est le producteur de nos disques Helder Nelson qui a inventé ce nom en 2008 lors d’un voyage en Hollande. On parlait de l’état du pays et il a fait référence à ceux qui nous gouvernaient à l’époque comme des « Bunch Of Meninos ». Cette expression est restée et vu les circonstances actuelles du Portugal, on a décidé de garder le nom pour l’album. On a aussi dans l’album un titre dédié à l’activiste Eduard Snowden, Mr. Snowden's Dream. Je pense qu’au final c’est l’album le plus politisé des Dead Combo.

Interview réalisée pour le CAPMag d'octobre

Lien:

Interview



The Legendary Tigerman, le « one man band » de Paulo Furtado.


Paulo Furtado, également leader du groupe Wraygunn, est l’homme qui se cache derrière le "one man band" The Legendary Tigerman. Le multi-instrumentiste portugais (il joue de la guitare, de la batterie et de l’harmonica) nous propose depuis plus de 10 ans un blues rock’n roll hybride, sensuel et direct. En mars dernier est sorti son nouvel album « True » et c’est à Lisbonne près du Jardin Amalia Rodrigues qu’il nous accueille pour nous en parler et nous rappeler combien la France a été importante dans sa carrière. Il se produira en concert au mois d'octobre et novembre dans toute la France (voir agenda).

Pour commencer, pouvez-vous nous expliquer comment est née l’idée de "one man band" ? 
C’est un peu un accident, mais en même temps j’ai toujours beaucoup écouté des « one man band » et toujours aimé ce format. En 1999, lorsque mon groupe antérieur Tédio Boys mettait fin à sa carrière, j’ai commencé à composer de nouvelles choses et je formais ce qui deviendrait plus tard Wraygunn et The Legendary Tigerman, dans un garage à Coimbra. J’ai passé tout l’été à jouer de la guitare et à chanter. Ce que je n’avais jamais fait auparavant. Dans ce garage, il y avait un une grosse caisse et une cymbale. Et au bout d’un mois et demi à jouer de la guitare et à chanter, j’ai commencé à les utiliser juste pour avoir des idées rythmiques. J’ai enregistré et ça me sonnait bien dans ce format. Ce fut donc un peu par hasard. Je voulais trouver ma voie, commencer un projet de zéro qui ne soit qu’à moi. Ce ne fut pas prémédité. Il m’aura fallu près de deux ans pour faire le premier concert de The Legendary Tigerman.

Vous dites souvent que le nom « The Legendary Tigerman » fonctionne un peu comme les capes des super-héros, une façon de se protéger… 
Le format « one man band » quand il n’est pas emmené vers le coté « cirque » est toujours quelque chose de dangereux et sur le fil du rasoir. Si tu te trompes, c’est vraiment une grosse erreur et elle vient de toi. Les concerts de The Legendary Tigerman sont des concerts beaucoup plus tendus pour moi, la responsabilité est beaucoup plus grande que pour Wraygunn. C’est donc lié à ça. Tu as beaucoup plus de doute quand tu commences un projet de ce genre. 

Pourtant, on va pouvoir maintenant découvrir un batteur, Paulo Segadães, à tes cotés en concert. N’est-ce pas un peu dénaturer l’idée de « one man band » ?
Non, parce que je vais maintenir le format « one man band » pour certaines chansons, il y aura des arrangements différents pour d’autres. C’est pendant l’enregistrement du nouveau disque « True » que j’ai pensé à ajouter un batteur. En fait j’ai terminé le disque 2 fois, l’une en juillet dans un format quasi pure « one man band ». Et puis après l’avoir écouté et savoir qu’il ne sortirait finalement pas en septembre, j’ai eu un peu plus de temps et j’ai pensé que je n’avais pas à me limiter au format. Il y avait des chansons qui ne suivaient pas la direction que je voulais. J’ai alors demandé à trois personnes de faire des arrangements : deux pour des arrangements de corde, Rita Redshoes et Filipe Melo, et João Cabrita pour des arrangements d’instruments à vent. Cette ouverture à mon univers à d’autres personnes, comme le fut d’une autre manière l’album antérieur « Femina », m’a fait penser que je ne devais pas être esclave du format. Après 5 albums, je n’ai plus rien à prouver. Et dans le futur je me demande si The Legendary Tigerman ne sera pas quelque chose d’hybride entre le « one man band » et autre chose. Après 10 ans à explorer ce format, j’ai envie aussi expérimenter d’autre chose. Et le fait que Paulo Segadães joue en live permet aussi de rendre plus suave cette tension que j’avais uniquement sur moi lors des concerts. 

Comment décririez-vous ce nouvel album « True » ? Moins féminin, que le précédent évidemment… 
C’est un album plus dur et d’un autre coté plus Rock 'n' roll. Il y a des titres plus sombres et d’autres plus joyeux. Je crois que c’est un peu le fruit des temps que nous sommes en train de vivre au Portugal, de toutes les difficultés que nous passons dans le pays. Dans le nouvel album, on trouvera également un documentaire sur l’enregistrement du disque fait par Paulo Segadães et un court-Metrage, objet hybride avec deux clips réalisés par Paulo et moi. Je prépare également un autre projet lié cette fois-ci plus au cinéma. J’ai demandé à plusieurs artistes plastiques portugais de s’inspirer des instrumentaux de l’album pour réaliser des films. On fera un ciné concert qui sera complètement différent de l’album, plus vers la fin de l’année, qui passera probablement aussi par Paris. 

La France a toujours été important dans la carrière de The Legendary Tigerman, vous avez toujours été bien accueilli aussi bien par le public que par la critique, comment l’expliquez-vous? 
Peut-être qu’il existe une explication historique. La France a toujours eu une grande ouverture au Blues et au Rock 'n' roll, c’est un pays qui a été un refuge dans les années 20-30 pour de nombreux artistes de jazz. Ce que je remarque dans les concerts, c’est qu’à Paris le public va de 15 ans à 65 ans, ceux qui avaient l’habitude d’écouter du rock il y a 50 ans continuent à le faire, ce qui est très différent du Portugal. 

Le succès en France a-t-il d’une certaine façon influencé The Legendary Tigerman? 
D’une manière directe oui, car la France est le premier pays en dehors du Portugal où les choses ont marchées, cela m’a permis d’aspirer à une carrière internationale, ce qui rend plus facile l’idée de maintenir une intégrité artistique. Ça a été très important que les choses soient arrivées de cette manière en France, qu’il y ait des personnes avec l’esprit d’aller voir du Rock 'n' roll. Ça m’a conforté dans l’idée que ce je faisais était valable. Si les choses ne s’étaient pas passées de cette façon en France, probablement le projet The Legendary Tigerman n’existerait plus.
Interview réalisée pour le CAPMag(Mars 2014)

Lien:

Interview



Rita Carmo, la photographe du son.

© José Sena Goulão

Si on aime la musique au Portugal, impossible de ne pas connaître son nom. Rita Carmo est LA photographe musique au Portugal. Depuis plus de 21 ans, passer sous son objectif est devenu un passage obligatoire pour les artistes portugais, et pas seulement. Elle est depuis 1992, la photographe de la revue musicale portugaise Blitz et ses photos ont déjà été publiées dans de nombreuses revues étrangères (Melody Maker, Rockin’On, Daily Mail...). Si vous avez un album portugais entre les mains, il y a de forte chance que la photo de la couverture soit d'elle. Elle vient d’éditer son deuxième livre de photo : "Bandas Sonoras -100 Retratos na Música Portuguesa" (Ed. Chiado Editora) qui réunit des photographies d’une centaines d’artistes ou de groupes portugais. Un ouvrage obligatoire pour tous ceux qui aiment la musique portugaise. Rencontre avec celle qui a décidé de transformer le son en image.

Parle-nous un peu de ton parcours ? 
C’est un chemin parallèle et sinueux. Mon problème c’est que j’ai toujours aimé différents domaines. J’ai commencé par les Lettres, mais je n’étais pas très satisfaite car j’aimais aussi beaucoup les langues et la philosophie. J’ai pensé à faire du droit aussi… Et puis j’aimais beaucoup dessiner. A l’époque mon père m’a laissé prendre des cours de mode le soir au IADE (Institut des Arts Visuels, Design et Marketing de Lisbonne). C’est là que j’ai commencé à photographier dans le domaine de la mode. Après avoir fini mon cursus de mode, je suis entrée aux Beaux Arts. Ma formation est de design graphique, j’ai un diplôme de mode et j’ai cette partie Lettres à travers une année faite en communication sociale. J’ai fini par joindre deux domaines, car j’aimais le journalisme : raconter les choses, ce qui se passe et les voir. J’aime l’idée de voir et de pouvoir raconter ce qu’il y a autour de soit et dans le fond c’est ce que je fais avec la photographie.

Et comment la musique est entrée dans ce parcours ? 
Elle est entrée par pur hasard. J’étais au IADE. Je prenais des photos de mode. J’ai fait une exposition dans l’ancienne FIL comme finaliste du IADE. Il y a quelques années le journal Blitz faisait des productions de mode mais toujours avec des personnes qui n’étaient pas des mannequins. Et Cristina Brites qui travaillait au Blitz dans la partie mode a vu mon exposition et a aimé. Ils m’ont invité à l’époque pour faire uniquement le défilé de mes collègues. J’ai fait par la suite quelques autres sessions avec eux et j’ai fini par rentrer dans l’équipe des collaborateurs, en 1992. 

Te souviens-tu de ta première session photo liée à la musique ? 
Je m’en souviens parfaitement. Mais j’avoue que j’essaie de l’oublier, car elle fut mauvaise ! C’était un dimanche de carnaval, j’ai photographié un concert dans la salle Johnny Guitar d’un groupe qui s’appelait Cavacos qui n’a existé que ce soir là. C’était un groupe qui se moquait de Cavaco Silva dont faisait partie Zé Pedro (avec une perruque blonde) ou encore Jorge Palma… Mais la première fois où j’ai senti que je photographiais vraiment des concerts, ce fut pour un concert des Madredeus à l’église de Madre de Deus. C’était un concert privé de présentation des Madredeus à EMI International. Le même soir j’ai également photographié le concert au São Luis de Carlos Parede. 

Et t’es-tu sentie nerveuse ? 
Je ne me sens jamais nerveuse. Mon père pensait que j’étais inconsciente et moi je pensais que j’étais très optimiste. Mais j’avoue que comme j’aimais beaucoup Carlos Parede et Teresa Salgueiro, ce que j’ai senti ce soir là c’est surtout beaucoup d’émotion. A l’époque on pouvait voir et rester tout le concert, il n’y avait pas toutes les contraintes d’aujourd’hui. On était peu nombreux à photographier. Il y avait une autre ambiance autour de la musique. 

Mais tu as suivi des cours de photographie ? 
J’ai juste fait un workshop de révélation photo en noir et blanc à l’âge de 13 ans. A part ça rien d’autre. Je suis une parfaite autodidacte. 

Le fait d’être d’une femme a t’il été un obstacle dans ton parcours ? 
J’aime à penser que ça m’a facilité la vie. De fait pour certains types de travail, nous les femmes, avons une sensibilité différente, pas seulement en terme de regard, mais aussi pour gérer les gens. Pour photographier une adolescente, c’est beaucoup plus facile d’être une femme grâce au coté maternelle. Le désavantage est la partie physique. Les hommes sont plus résistants. Ils sont plus grands normalement, c’est pour ça que je me balade avec un petit tabouret ! C’est un travail qui exige un effort physique. Il y a beaucoup plus d’homme que de femme qui photographie, même si aujourd’hui on voit de plus en plus de femmes. 

Mais si je te montre deux photos, arriverais-tu à distinguer celle qui a été prise par un homme ?
Non, ce n’est pas à ce point là. 

Ton premier appareil photo… 
Je l’ai encore, c’est mon père qui me l’a offert. C’était un Zénith, un appareil qu’il a acheté d’occasion. C’était un appareil qui était complètement manuel. C’est ce qui m’a permis d’apprendre la logique de la photographie. 

Tu avais des références à l’époque de photographes ? 
Aucune. 

Comment as tu créé ton esthétique ? 
En regardant beaucoup de photos. Je me souviens qu’à l’époque quelqu’un m’avait dit qu’un jour je serais la Annie Leibovitch portugaise. J’avoue n’avoir jamais réellement recherché des influences esthétiques. Je me souviens d’avoir vu l’exposition de Sebastião Salgado. Et si ça se trouve ma passion pour les grands angles, pour les contrastes vient de là. Mais pendant de nombreuses années, j’ai essayé de ne pas regarder trop de photos pour ne pas me sentir influencée aussi.

Si je te dis qu’il existe une "marque", une esthétique Rita Carmo, qu’en penses-tu? 
Je vois ça comme un compliment et j’espère que ça l’est ! Je sais ce que j’aime utiliser et lorsque l’on me demande quelque chose de différent, c’est toujours un effort, même si parfois c’est un bon défi. Récemment, j’ai photographié un groupe qui m’a dit qu’ils étaient tous un peu déformés sur la photo. Mais en venant me voir, ils auraient dû savoir que j’aime les grands angles et que cela déforme toujours un peu. Il y a peu de temps une personne m’a dit une chose intéressante. En lui présentant mon travail, il m’a dit qu’au fil du temps j’avais rendu mes photos plus dramatiques. Ça peut être lié au fait d’ouvrir les angulaires et d’utiliser plus les paysages et l’environnement autour. Ça peut apporter un regard plus dramatique dans le sens plus théâtral à la photo. 

Il y a deux parties différentes dans ton travail : photographier les concerts et les portraits d’artiste. Quelles sont les principales différences ? 
Elles sont très différentes. Mon attitude est très différente. 

Comment te prépares-tu pour un concert ? 
Je dois connaître le groupe. Je recherche des photos du groupe sur le net, car ainsi on peut comprendre s’il l’on peut prendre des photos proches d’eux, les groupes internationaux appliquent les mêmes règles pour tous les pays. Ça me permet d’être préparée au mieux. 


Tu as aussi souvent des contraintes en terme de temps, souvent tu ne peux photographier que trois chansons… 
J’ai même eu 30 secondes dans le cas de Beyoncé ! Ça m’est aussi arrivé une fois quand Prince est venu il y a deux ans. Les seules photos autorisées pendant le concert étaient celles avec Ana Moura. La personne chargée de la communication voulait que je ne fasse que 10 photos. Je lui ai dit qu’elle n’allait pas voir la différence entre la prise de vue et la photo. Alors elle m’a donné une minute ! 

As-tu notion du nombre de concerts que tu as photographié ? 
J’ai arrêté de compter ! Mais en moyenne, une centaine de concerts par an, j’y inclus les festivals évidemment. Depuis 21 ans, il suffit de faire le compte… 

Te sens-tu d’une certaine façon dans une situation privilégiée..
Oui, sans aucun doute. Je sens même parfois que je suscite de la jalousie. Car évidemment, les gens ne voient que les bons cotés de la profession… 

T'arrive-t-il d'aller voir un concert sans prendre de photo ? 
Non. Il y a peu de temps je parlais avec un photographe italien qui m’a dit exactement la même chose. Ça me gêne de ne pas être en train de photographier. On regarde toujours le concert avec un regard de photographe, on se dit : tient, ça donnerait une bonne photo. Ce qui me fait plaisir, c’est par exemple de pouvoir être présente durant tout le concert et pouvoir photographier petit à petit. Ça c’est un vrai plaisir. 

Une autre partie de ton travail consiste à faire des Portraits d’artistes, aussi bien portugais qu’étrangers. C’est un travail différent… 
Alors que durant les concerts, je suis un reporter. Lors des portraits c’est quasiment l’inverse. Je dois interagir avec la personne, je dois la faire se sentir bien pour qu’elle se donne à la photo. C’est quelque chose de plus intimiste. 

As-tu besoin d’aimer la musique de l’artiste pour pouvoir le photographier ? 
Non. Par exemple je n’écoute pas vraiment de Métal, mais j’ai un réel plaisir à les photographier, car ce sont souvent des personnages. 

T'a t-on déjà fait des demandes étranges, par exemple photographier sur une grue… 
Ça j’adorerais, j’aime faire ce genre de chose ! Par exemple, j’ai photographié Paulo Furtado dans une morgue. Il m’a suivi et il a été fantastique, ou encore dans un motel sordide, où le patron de l’hôtel a commencé à siffler les filles de Wraygunn. J’ai photographié David Fonseca sur une plage, il était complètement sous le sable avec uniquement la tête dehors. Au final, c’est plutôt moi qui demande des choses étranges aux artistes… 

Y a t-il un artiste étranger que tu rêverais de photographier ? 
Tom Waits ! J’adorerais ! J’aime les gens qui ont un visage marqué, qui ont une histoire sur leur visage. 



Tu fais très peu de photo en noir et blanc, est ce que je me trompe ? 
Non, tu as raison. J’ai commencé en noir et blanc, à l’époque le Blitz imprimait en noir et blanc… mais de fait j’aime la couleur et entre les deux je choisis toujours cette dernière. 

Comment vois-tu cette démocratisation de la photo auquel on assiste ces dernières années, avec les IPhone par exemple… 
Tout d’un coup, un monde s’est ouvert, beaucoup plus facile, plus pratique. J’essaie de tirer aussi partie de ça. Les photos de portable ont tout leur sens, ce sont un peu comme des polaroids : une photo plus immédiate qui vit de souvenir, d’histoire… mais tout est en train d’évoluer d’une telle façon que bientôt on aura plus besoin de nous. (rire) 

En 2004, tu as exposé tes portraits d’artiste au Forum des Halles à Paris. 
Ce fut ma première et unique exposition en dehors du Portugal.  Ce fut une excellente expérience avec, j'avoue, quelques péripéties. 

C’était le travail dont tu rêvais quand tu étais jeune ? 
Il s’en rapproche beaucoup. Ce n’est pas un travail monotone, il y a une bonne partie d’aventure, d’adrénaline. Je gère mon temps. C’est un travail très indépendant, très créatif, très physique aussi. Ça demande aussi une réflexion. Ça demande toujours plus de moi. 

Dernière question : comment photographie t-on le son ? 
Je ne sais pas ! Je tente depuis de nombreuses années ! Il y a des gens qui disent qu’ils sentent cela. C’est curieux car jusqu’à ce que j’édite mon premier livre en 2003, je n’avais pas eu de feedback sur mon travail. A partir de là, étant autodidacte, j’ai senti une plus grande confiance en moi. Une des choses qui m’a fait le plus plaisir, c’est que le gens disent qu’en voyant mes photos ils sentaient le son. C’est quelque chose qui m’a beaucoup émue.

Interview



Rencontre avec Francisca Cortesão du groupe Minta & the brook Trout


© Vera Marmelo

Francisca Cortesão est la face visible du groupe portugais Minta & the brook Trout. Chanteuse, compositrice, guitariste, elle navigue avec son groupe sur des territoires de musique folk douce et country. Au moment où l’album "Olympia" vient d’être édité au Etats Unis, on a rencontré Francisca Cortesão pour nous parler de son parcours. L’occasion de découvrir une artiste dynamique, pleine d’envie et de projets. Et pour tous ceux qui seraient de passage à Lisbonne, on peut la retrouver avec son projet They're Heading West dans la Casa de Independente où elle invite tous les mois un artiste portugais à se produire avec eux, sont déjà passés sur cette scène des noms comme Capicua, Samuel Uria, Mazgani, Noiserv, Old Jerusalem… ou très prochainement Ana Moura…

Pour que le public français te connaisse un peu mieux, peux-tu nous parler de ton parcours musical? 
Ma formation musicale fut très courte. J’ai appris la musique avec ma famille. J’ai pris des cours de piano de 10 à 13 ans. Et puis à 13 ans j’ai voulu apprendre à jouer de la guitare et avoir mon propre groupe. J’ai donc laissé tomber le piano - ce que je regrette aujourd’hui - et j’ai appris à jouer de la guitare dans les colonies de vacances, puis dans les groupes que j’ai eu dès l’école primaire, une chose que j’ai toujours pris au sérieux. A part ces années de piano, ma formation musicale a toujours été faite avec d’autres personnes. Mon éducation musicale est peu formelle et elle continue à l’être. J’ai plus appris ces 5 dernières années que les 10 années avant celles-là. 

Tu viens de parler de l’importance de ces groupes, quel fut ton premier groupe, quel genre de musique jouiez-vous? 
Mon premier groupe s’appelait Casino. On a même édité un disque. On chantait déjà en anglais. C’était un peu plus pop britannique que ce que l’on fait actuellement. Dans ce groupe nous étions deux à composer, moi et mon ami Filipe Pacheco, qui a laissé Porto pour Lisbonne pour enregistrer l’album avec moi. Et du coup il transportait beaucoup plus son univers, comme Radiohead ou Blur, ce coté un peu plus marqué années 90, pop, ce que je ne fais pas actuellement. Mais dans le fond, il y a une certaine continuité. Le disque a été édité en 2001. J’avais 15, 16 ans quand j’ai fait ces musiques. 

Tu as commencé à composer à quel âge? 
Ma première chanson, que l’on retrouve d’ailleurs dans ce disque des Casino, a été composée à l’âge de 13/14 ans. 

Y-a-t-il un album ou un artiste qui t’ait donné envie de composer? 
Je ne me souviens pas vraiment. J’ai cette chance d’avoir eu une éducation musicale très bonne. D’un coté mon père avec la musique classique et la musique pop du coté de ma mère. J’ai toujours écouté de la bonne musique, des Beatles à Zeca Afonso. J’écoutais aussi beaucoup Paul Simon, « Graceland » est d’ailleurs mon album préféré de tous les temps. Mais si tu me demandes des albums marquants, bien sur qu’il y en a, ceux de mon adolescence, certains que j’aime encore, d’autres moins. Quand j’ai commencé à composer, j’écoutais beaucoup Pixies et Breeders. A l’époque j’étais aussi fan des Smashing Pumpkins, aujourd’hui je n’arrive plus à les écouter. Mais je n’arriverais pas à te citer un album en particulier.  

Et la musique portugaise? Tu en parles très peu, tu n’en écoutais pas à l’époque? 
La musique portugaise que j’écoutais était celle de mes parents et puis les groupes qui avaient une sonorité qui ressemblait plus à ce que je jouais. J’aimais beaucoup un groupe de l’Algarve qui s’appelait Supernova et à l’époque j’étais aussi fan des Pinhead Society, d’ailleurs deux d’entre eux font parties de mon groupe maintenant, Mariana Ricardo et Nuno Pessoa. Ils avaient une sonorité très proche des autres disques que j’aimais,  la même racine que les Yo La Tengo, Sonic Youth, sauf qu’ils étaient portugais et de ma génération. C’était important pour moi de savoir que ça existait aussi au Portugal. Mais pour être sincère, les groupes portugais que j’écoutais étaient en minorité. Actuellement j’écoute beaucoup plus de musique faite par les portugais. 

Tu fais la distinction entre musique portugaise et musique faite par les portugais… 
Oui je la fais, mais ce serait une longue conversation… 

Comment est né Minta tout d’abord, et ensuite le groupe Minta & the brook Trout? 
Lorsque que le groupe Casino a pris fin, j’ai arrêté de jouer en live et d’avoir un groupe de manière active. C’est aussi à l’époque où je suis allée à la fac et j’étais occupé à d’autres choses, mais j’ai continué à composer des musiques et j’ai commencé à les enregistrer à la maison. Et puis, j’ai décidé de les divulguer sur myspace. Même si je n’avais pas de concerts prévus, ni de groupes, l’idée de jouer en live est apparue peu à peu parce que les gens aimaient les musiques que je mettais online. A l’époque ça s’appelait Francisca Cortesão et pas encore Minta. Toutes ces chansons qui étaient sur internet ont été à l’origine du premier EP qui s’appelait "You". Le nom Minta est venu de cette idée qui m’a plut à l’époque d’avoir un alter ego musical. 

Justement le nom Minta vient d’un personnage d’un livre de Virginie Woolf, la littérature a –telle une influence dans ton écriture musicale ? 
Je lis beaucoup en anglais et c’est aussi pour ça que je vais y chercher des mots des idées, plus qu’une influence directe. A l’époque où j’écrivais l’album, j’étais en train de lire des contes de Raymond Carver. J'aime les auteurs américains, par exemple dans les auteurs plus modernes j’aime beaucoup Jonathan Franzen, j’ai enfin fini l’énorme livre de David Foster Wallace, « Infinite Jest » et ce fut un beau livre dont je ne sais pas si je vais en retirer quelque chose pour une musique. Mais de toutes les façons, ces choses ne sont pas conscientes. Je prends de ce que je lis et je lis beaucoup.

© Vera Marmelo

Le dernier EP d’originaux que tu as édité Olympia vient d’une ville des Etats unis, jusqu’à quel point cette ville a influencé l’album ? 
C’est dû à un voyage que l’on a fait avec le projet They're Heading West. C’est un groupe que l’on a créé pour aller jouer au Etats Unis. On y jouait les musiques de Minta & the brook Trout, de Mariana Ricardo, de João Correia des Julie & the Carjackers, Sergio Nascimento étant le batteur du groupe. On échangeait aussi les instruments. Ce fut 15 jours qui m’ont parus beaucoup plus long. L’album "Olympia" doit beaucoup à ce voyage, pas uniquement pour le titre de l’album, ville capitale de l’Etat de Washington. C’est aussi un peu un hommage à la scène musicale de là-bas. Ça nous a tous apporté quelque chose si ce n’est des musiques, des idées, un endroit dans nos têtes où l’on peut retourner de temps en temps. On y a fait 8 ou 9 dates de concerts, on est allé de Vancouver au Canada, jusqu'à San Diego au Mexique. Plus de la moitié des chansons de l’album on été écrite après ce voyage, ça a sans aucun doute influencé l’album, notamment les paysages très amples. Notre idée d’aller aux USA est venue du fait que nous aimions tant la musique qui venait de là-bas et de cette zone spécifique des Etats-Unis que nous voulions voir en vrai ces choses que tu ne connais qu’à travers les films, les livres et des chansons des autres. On a vraiment beaucoup envie d’y retourner. 

Dans "Olympia" on retrouve plusieurs artistes, notamment Afonso Cabral et Salvador Menezes du groupe You Can’t Win Charlie Brown.. 
Je les ai invité car j’avais l’habitude de les écouter dans les YCWCB. Ils font parties des personnes qui chantent le mieux ensemble. On a l’impression qu’ils respirent au même moment. Et j’ai toujours voulu avoir un chœur important dans le disque. Quand j’ai pensé à inviter des voix, j’ai pensé à eux, à Madalena Palmerim des Nomes Comum qui a aussi fait partie des They're Heading West pendant un certain temps quand Mariana était au Mozambique pour le film Tabu dont elle est la co-scénariste. Ma sœur s’est proposée de chanter et j’en ai été très heureuse. Et puis il y a aussi Miguel Bondeville des Blag bonbie. Ils n’ont malheureusement pas tous enregistré en même temps. D’un coté ces voix, les instruments à vent, d’un autre coté Carlos Mendonça qui est un percussionniste mexicain merveilleux qui vit ici à Lisbonne. En ce qui concerne les instruments à vent, João Cabrita avait déjà travaillé avec nous, d’ailleurs c’est une sorte de membre fluctuant du groupe. Ces collaborations ont toujours été pensées par rapport à ce qu’elles pouvaient apporter en terme d’arrangements. Toutes ont dépassé nos attentes. 

Je t’ai déjà vu jouer seul il y a un peu plus d’un an dans le cadre du Festival D’Bandada mais aussi avec le groupe, dans quel cas te sens-tu le plus confortable ?
Je n’aime pas du tout jouer toute seule ! D’ailleurs à Porto j’ai fait appel à Old Jerusalem pour m’accompagner, que j’ai appelé à la rescousse car aucun membre de mon groupe ne pouvait se déplacer. Il connaissait certaine de nos musiques car il avait déjà joué avec They're Heading West, et c’est une personne très généreuse. 

Tu as déjà fait partie de nombreux projets, tu as notamment substitué Rita Redshoes dans la tournée de David Fonseca, qu’as-tu retiré de cette expérience ? 
C’était une très bonne expérience, car je n’avais pas l’habitude de jouer de manière professionnelle tous les Week-end. Tout était nouveau pour moi. Et les musiciens qui l’accompagnent sont extraordinaires. J’ai eu l’opportunité de jouer sur d’énormes scènes, et je ne sais pas si un jour je pourrais le refaire. Et puis j’aime cette position de ne pas être au devant de la scène, de jouer des titres des autres. Je suis devenue beaucoup plus musicienne à partir de cette expérience. 

Tu as également collaboré avec Sergio Godinho… 
C’était en 2011. Je connais Sergio Godinho depuis l’enfance, car Porto est une petite ville. C’est l’un des premiers artistes qui j’ai écouté. J’ai participé à un concert de B Fachada où Sergio Godinho était aussi invité. Je lui ai donné notre album homonyme de 2009. Une semaine après il m’a appelé pour me dire qu’il avait beaucoup aimé l’album, que je composais et chantais bien. Et quelques temps après, il m’a dit qu’il avait fait quelque chose autour d’une de mes chansons et qu’il voulait que je l’enregistre avec lui. Et puis par la suite, j’ai enregistré avec B Fachada et João Correia l’album "Sobreviventes" avec l’aval de Sergio Godinho. 

Et qu’as-tu pensé de l’adaptation en portugais de ta musique "Large Amounts"? 
J’avoue que je préfère ma version. Mais ce fut très amusant car personne n’avait jamais utilisé l’une de mes chansons. Sergio Godinho raconte une histoire complètement différente, dans une langue différente et cependant c’est la même musique. C'est très curieux, car au final je me suis rendue compte que ça aurait pu être un titre original de Sergio Godinho. Et c’est peut être pour cela qu’il l’a choisit, cela lui paraissait familier. 

Ça ne t’a pas donné envie d’écrire en portugais ? 
Non, aucune.

Tu as la sensation que si tu étais née dans un autre pays et si tu avais fait la même musique tu aurais eu plus d’impact? 
Il y a beaucoup de "si" ! C’est évident que parfois je pense à ça. Mais si j’étais née dans un autre pays, je n’aurais probablement pas fait la même musique. Je chante en anglais, car l’anglais est ma deuxième langue, mais probablement j’écris des paroles de quelqu’un qui n’est pas natif. 

Qu’a Minta de portugais ? 
Une critique sur Olympia est sortie sur un blog américain qui faisait toute une analogie entre nous et le fado, la saudade et la mélancolie. J’ai trouvé ça excellent. Bien sûr qu’elle existe car nous sommes tous portugais. Et surtout, même si je suis de Porto, je crois qu’on est avant tout un groupe lisboète.

Interview



Cristina Branco, l’Idéaliste




Idéaliste comme le nom de son anthologie qui est sortie en janvier, idéaliste comme la femme engagée qu’elle décide d’assumer pleinement avec son dernier album d’originaux « Alegria ». Cristina Branco est bien plus qu’une chanteuse de fado où l’on a voulu souvent la cantonner. Dans « Alegria » elle met en voix l’histoire de femmes portugaises, on y retrouve Carolina, Alice, Branca Aurora, Deolinda….(écrit par Sergio Godinho, Manuela de Freitas, Pedro da Silva Martins, Jorge Palma, Miguel Farias,Gonçalo M. Tavares…) ou reprend encore Chico Buarque et Joni Mitchell. «Alegria » est un album de mécontentement, un album qui nous rappelle combien un artiste doit pleinement jouer un rôle dans un pays en crise.

Le dernier album d’originaux « Alegria » est basé sur plusieurs personnages féminins, comment sont-ils nés? 
Certains étaient gardés en attendant d’avoir la maturité suffisante et pour les autres le moment le demandait. Tout est arrivé si rapidement dans notre pays, cette dégradation de la société… Ces personnages sont nés de là, car ils vivent avec nous, ce sont nos voisins. Ce sont des histoires que l’on connaît mais que l’on renie. « Alegria » parle de nous. 

Peut-on dire que c’est un album engagé?
Ce serait audacieux, d’abord car on ne parle plus d’engagement dans la musique portugaise. Sergio Godinho m’a envoyé un message quand il l’a reçu: « C’est un album très beau, mais il a fallut beaucoup de courage pour le faire ». Les gens ne veulent entendre que le coté « rose » des choses. Nous avons des difficultés à regarder dans le miroir. Je ne peux pas le définir comme un album engagé car cela se rapporte à une époque complètement différente, mais pour moi c’est une façon de mettre le doigt sur la blessure. Dans le fado, ça ne se fait pas. Il y a deux choses audacieuses dans l’album : les paroles et jouer avec une guitare portugaise dans un langage distant du fado. C’est un disque original dans divers domaines. Dans le fado tu ne parles pas des mauvaises choses. Même si tu parles de nostalgie, de drame, sans être superficiel c’est toujours entre deux individus, un dialogue. Mais le fado a un langage social, il parle d’une communauté. Cet album a un coté très fadiste parce qu’il parle de la société. « Alegria » est-il un album engagé ? Pour moi il l’est mais on ne peut pas le dire !

Les artistes doivent-ils jouer un rôle en ces temps difficiles au Portugal ? 
Bien sur ! Et on n’est pas en train de l’admettre. Nous, artistes, médias, personnes responsables par les mouvements de la société sommes presque obligés de défendre une perfection qui n’existe pas. Si on suit les journaux ou les réseaux sociaux, on a le fado, le football .. et on ne voit qu’un monde parfait. Et tant que le peuple vivra dans cet hypnose que tout va bien, on ne pensera pas au reste. Je trouve ça dramatique, on a tous un rôle social. Ceux qui ont une projection publique ont cette responsabilité. Je suis un être sociale, donc je me sens immédiatement engagée avec ma société. Et c’est dans l’art que ces choses se passent. Le gouvernement actuel dit que la culture est mineure. Non ! c’est dans la culture que tout nait, c’est notre point de départ, notre berceau. 




Paradoxalement vous avez décidé d’intituler l’album « Alegria » ("joie" en portugais)… 
Le poids des mots est peut-être plus important dans cet album par ce qu’il dit et raconte et veut transmettre. Ici les paroles ne sont pas légères. « Alegria » est un paradoxe, ce n’est pas un disque léger, ça parle de choses sérieuses. Le nom est apparu tout de suite, car je suis très mécontente et je pense que ça se voit ! Je ne vis plus au Portugal depuis Aout, j’ai décidé de partir vivre à Amsterdam. Je ne me sentais plus confortable au Portugal. Il y a une tristesse si grande dans ce pays, dans ces personnes. Je vois l’état de l’éducation, de la culture et moi ayant deux enfants j’avais peu à leur donner dans cet univers. Pour être sincère, je ne vois pas de grande sortie dans l’immédiat pour le pays.

Et le fado est il de plus en plus loin ? 
Dans cet album oui, mais cet album est très particulier. Mais le fado n’est jamais très loin, je pense au contraire qu’il est de plus en plus proche. Pour moi il vit d’une maturité de mon intimité et ma jeunesse ne pas permettait pas de me rapprocher de lui. Mais je l’ai toujours chanté, il peut ne pas être très présent dans mes disques mais mes concerts ont toujours du fado. 

Peut-on dire que Cristina Branco est fadiste ? 
Non pour une simple raison, je pense que ça peut offenser mes collègues qui chantent du fado. Au début de ma carrière, les gens ont eu besoin de me cataloguer comme tel. Mais je ne chante pas que du fado, je n’arrive pas à vivre uniquement avec l’univers du fado. Je suis née et j’ai grandi dans un circuit international. Je ne suis jamais passée par les Casas de Fado, je ne suis pas de Lisbonne. Je suis née sur scène. Dans mes concerts, je raconte des histoires à travers divers genres musicaux.. Et c’est comme ça que j’ai construit la chanteuse Cristina Branco. Mais paradoxalement je me sens fadiste, de plus en plus. D’ailleurs l’anthologie de 3 CD’s qui va sortir comporte un album uniquement de fados.
Interview réalisée pour le CAPMag(Janvier 2014)


Lien:

Interview



Camané, le Prince du fado devenu Roi.

 © Estelle Valente

Encore peu connu en France, Camané, 47 ans, est cependant une figure respectée et incontournable du Fado. Appelé à ses débuts le « Prince du Fado », Camané, de son vrai nom Carlos Manuel Moutinho Paiva dos Santos, a vécu, au long de plus de 30 ans de carrière et plus d'une dizaine d'albums édités, toutes les différentes phases du fado, les hauts et les bas, de musique considérée légère à la classification au Patrimoine de l’Humanité. Qui mieux que lui pouvions nous rencontrer avant ces trois soirées exceptionnelles dédiées au Fado au Festival Ile de France, pour parler de ce chant si ancré dans l’âme portugais. Et c’est à Lisbonne en plein mois de juillet qu’il nous accueille chez lui pour une longue conversation sur le fado. Alors que ses albums sont obligatoires dans toute bonne discographie qui se respecte, il nous avouera n’en posséder aucun.

Après tant d’années de carrière et un best of qui vient d’être édité chez Parlophone "Camané, o Melhor 1995-2013", à quoi pensez-vous lorsque vous regardez en arrière et voyez votre parcours?
Que c’est un parcours naturel et qui était quasiment inévitable. J’ai commencé à écouter du fado avec mon arrière grand père, mon grand père le chantait et à la maison mes parents en écoutaient beaucoup. Ces années furent d’apprentissage en tant qu’artiste avec ceux que j’ai côtoyé notamment dans les Casa de Fado où je chantais, de 17 à 32 ans. J’étais très timide. Je le suis toujours mais j’ai appris à vivre avec cette timidité. Tout au long de ces années, j’ai grandi artistiquement et personnellement. J’ai réussi à trouver ma façon d’être dans le fado. Ma réussite c’est de faire ce que j’aime, comme je le veux.

Vous souvenez-vous du premier fado que vous avez entendu? 
C’est le Fado Isabel avec une musique de Fontes Rocha. Il ne m’a pas marqué tout de suite. Tout cela me paraissait étrange. Je devais avoir 7 ans. J’étais malade, je me sentais très seul à la maison, mes parents travaillaient beaucoup. Ils avaient de nombreux disques de fado et j’avais pour seule compagnie le tourne-disque et les grands interprètes du fado: Marceneiro, Amália, Carlos do Carmo... J’écoutais de manière compulsive du fado. Je me souviens qu'à mes débuts, je connaissais déjà tous les fados traditionnels par cœur. Ça m’a été utile par la suite. 

Le fado s’apprend-il? 
Le fado ne s’enseigne pas mais s’apprend. Par exemple, je n’ai jamais chanté les fados des adultes quand j’étais enfant. Je chantais des fados populaires, qui parlaient de l’école, de la mère, de la petite copine… Aldfredo Marceneiro chantait dans le fado Bailado dont il a fait la musique "À mercê dum vento brando, Bailam rosas nos vergeis, E as Marias vão bailando, Enquanto vários Manéis,Nos armónios vão tocando" ("Au gré d'un vent doux, des roses dansent dans les vergers, et les Maries dansent, Pendant que les divers Manuels, Jouent sur les pianos"). Amalia chantait sur la même musique "Estranha forma de vida" et ce sont des fados complètement différents. Mais la base musicale, la construction était la même. J’ai donc appris que je devais chanter avec la même musique des paroles pour mon âge. Ce fut mon apprentissage. Ce qui était fantastique c'est qu'à l’époque, il y avait de nombreuses collectivités avec leurs poètes populaires. De nos jours, une jeune fille de 12 ans préfère chanter "Maldição" de Amalia, ou "Povo que lavas no Rio", où elle ne comprend rien à ce qu’elle est en train de dire car elle ne l’a pas vécue. 

A quelle moment vous êtes vous senti fadiste? 
Cela aurait été difficile de ne pas l’être. Mes parents vivaient avec le fado toute la journée. Mon arrière grand père, José Julio, chantait du fado. D’ailleurs, il y a quelque jour, j’ai retrouvé un de ses disques qui était perdu aux Etats Unis, un disque de 1925. Mais pour chanter du fado, il faut être fadiste, chanter avec vérité. Le fado est une caractéristique du chant et j'ai ma propre manière de le chanter. 

© Agusto Brazio

A vos débuts le fado n’était pas à la mode comme maintenant, existait-il des préjugés?
A l’école, je cachais le fait que je chantais du fado. J’avais honte, parce que tout le monde se moquait de moi. Même chez moi lorsque j’écoutais du fado, je mettais le son très bas pour que dehors on ne puisse pas savoir que j’en écoutais. A l'inverse j’écoutais très fort la musique rock par exemple. J’ai donc très fortement ressenti cette évolution du fado et je suis passée par elle. A la fin des années 80, on était peu nombreux à chanter du fado, Paulo Bragança, Zé da Câmara ou encore Misia. C’était compliqué à l’époque. J’ai eu des retrouvailles avec ma génération à travers le fado beaucoup plus tard, à partir de 1995. Je me souviens que pour mon premier album, j’ai dû faire 30 concerts hors du Portugal et 2 au Portugal. Ensuite à partir du milieu des années 90, il y a eu une transformation, non pas en grande masse, mais dans la presse notamment. Des journaux comme le Blitz qui n’avait jamais parlé de fado, ont commencé à parler de moi. Je me suis senti plus accompagné. J’ai toujours cru au fado, j’ai toujours su que c’était une musique de grande qualité, j’avais la certitude que les grands interprètes de la musique portugaise venaient du fado. 

Depuis les années 90, beaucoup de fadistes mélangent d'autres caractéristiques de world music ou de jazz au fado, à quel moment peut-on dire qu'une chanson est un fado? 
Pour que ce soit du fado, il faut cette fameuse ambiance musicale, un rythme bien particulier. Ce n’est pas quelque chose que l’on définit professionnellement, c’est quelque chose que l’on ressent. Ça l’est ou ça ne l’est pas. 

Récemment, un musicien lié au fado me le définissait non pas comme une musique, mais comme un poème mis en musique, vous êtes d’accord? 
Même si je comprends ce qu'il veut dire, je ne suis pas tout à fait d’accord avec cette définition. Pour moi, la musique a autant d’importance que les paroles. Dans le cas des fados traditionnels, il faut que le fadiste à travers les mots et le chant musical, qui possède différentes options, construise une chanson à l’intérieure de cette chanson. Rien n’est musique avant que cela ne se produise. Il y a de très grands paroliers dans le fado. Rien de mieux que le fado pour décrire la vie, les sentiments, les couleurs, le temps... Le fado nous a souvent amené vers un ancien langage de l’amour, que nous ne vivons plus. Je n’ai pas le talent pour écrire, par contre j’ai la sensation de savoir ce qui est bon pour être chanté. Le plus important c’est que je m'identifie et que je crée mon propre répertoire. Je chante rarement des fados qui ont déjà été chantés par d'autres. Le titre "Sei de um Rio" qui est de Pedro Homem de Mello avec une musique de Alain Oulman, n’a pas été fait pour moi, mais il n’avait jamais été chanté. J’ai toujours essayé de mener ma carrière avec mon répertoire. Trouver mon répertoire. Augmenter mon répertoire. Ça a toujours été ma condition et ça a été un plus pour moi. Je n’ai jamais eu besoin d’avoir recours à des fados d’Amalia par exemple. Mon répertoire est entièrement fait et créé par moi, par les personnes qui travaillent avec moi, qui composent et écrivent pour moi. Je ne vais pas chanter quelque chose d’Amalia car je n’ai rien à y ajouter, j’ai cette notion. Ce sont des versions et n’apportent rien. A l'époque où je travaillais dans les Casas de fado, personne ne chantait les fados des autres. Je n’ai jamais vraiment compris cette option, mais en même temps je suis un homme et j’ai un parcours dans le fado que la plupart des gens n’ont pas et ça m’aide.

Vous allez être très prochainement en concert à Paris dans le cadre du Festival Ile de France. Justement, quand vous êtes sur scène, vous préférez le silence pendant les chansons ou les applaudissement à la fin ? 
Les deux, mais j’avoue que le silence est une chose qui me donne énormément de plaisir. Quand on est devant 3 milles personnes et qu'on entend le silence, c’est merveilleux. J’aime aussi les applaudissements, évidemment. Mais pour être sincère, être sur scène, n’est pas que du plaisir pour moi. De nombreuses fois, je monte sur scène et j’ai deux options: fuir ou y aller. Je choisis toujours la deuxième car c’est mon travail. Chanter pour moi, c’est comme respirer, boire de l’eau, je ne sais pas faire autre chose.
Interview réalisée pour le CAPMag(Septembre 2013)

Lien:

Interview



Jonna Guerra, la voix du violoncelle.

© Estelle Valente

La violoncelliste Joana Gerra fait partie de ces artistes inclassables. Après avoir sorti son premier album "Gralha" en janvier dernier, elle réalise actuellement sa première tournée à l’étranger et c’est tout naturellement qu'elle s'arrêtera en France pour plusieurs concerts. La France, pays où elle a vécu pendant un an et où elle retourne régulièrement. Ovo a pu la rencontrer à Lisbonne avant cette étape importante et vous propose de découvrir une artiste qui a toujours voulu se libérer de la partition.

De quelle façon la musique est entrée dans ta vie? 
Par mon frère et ma soeur ainés qui ont tous deux étudié la musique. Mon frère joue de la guitare, ma soeur du violon et elle chante aussi. La musique a donc toujours fait partie de mon enfance et comme eux j'ai voulu en faire. Ma mère m'a alors inscrit dans une école de musique. Même si l'envie était présente depuis longtemps, j’ai appris la musique tardivement à 15 ans.

Quel type de musique écoutait-on chez toi? 
Celle que mon frère et ma soeur écoutaient. Ils étaient plus vieux, donc c'était plutôt la musique des années 90, très rock, mais aussi un peu de musique classique, c’est vrai. Par la suite mon frère a commencé à jouer du jazz et je me suis mise à en écouter. Pour ma part, quand j’étais jeune j’aimais beaucoup les Guns N' Roses, les groupes de rock! 


Donc à 15 ans tu commences à apprendre le violoncelle, pourquoi le choix de cet instrument? 
J’étais partagée entre différents instruments: le piano, la flûte traversière, la guitare... Je voulais apprendre à jouer de tout ! Mais le choix du violoncelle n’est pas un pur hasard, dans la section des cordes c’est mon instrument préféré. Mon parcours académique dans la musique n'est pas très linéaire, ce sont 9 ans où je suis passée par différents conservatoire et écoles, au Portugal et en France auusi. 

Et la première fois que tu as joué devant un public? 
En plus des présentations des écoles de musique, des quartets, des orchestres, mon premier projet fut en 2008 avec Praga, un groupe de rock "néo bal progressif". C’était un groupe de rock avec 7 éléments, on chantait en portugais des poèmes originaux et de Fernando Pessoa. C’est un projet que j’ai beaucoup aimé. Je ne voulais plus être attachée à une partition et ce groupe me le permettait. C’était une nouvelle expérience dont j’avais besoin, la musique n’était plus seulement la musique érudite que j’avais apprise à l’école. Après j'ai fait partie de pas mal de projet lié à la poésie:  Pochette, qui est encore actif, j'y suis accompagnée de João Vicente qui lit, met en scène et réincarne des poèmes de poètes surréalistes portugais, beaucoup Alexandre O'Neill, Cesariny, Pedro Oom... Ce sont des poèmes qui permettent de créer des personnages et une mise en scène. Plus récemment, j’ai aussi fait partie de Tapete, un projet de spoken word composé de Raquel Lima et d'un groupe qui l'accompagne. Comme pour Pochette, l'idée est de créer une ambiance, un scénario sonore construit autour de la poésie, du slam de Raquel. Et pour finir (!), récemment je suis entrée dans un univers de musique improvisée avec le trio: les Bande à Part

Et puis arrive Joana Guerra en solo… 
C’est apparu à un moment de ma vie où je travaillais beaucoup. Je n’arrivais pas à gérer mon temps pour aller aux répétitions avec des groupes ou d’autres musiciens. J’ai donc commencé à jouer, composer et écrire toute seule. Les choses sont sorties très instinctivement, rien n’a vraiment été pensé ou réfléchi. 

Peux-tu nous parler de tes références musicales lorsque tu composais l'album? 
A l’époque, j’écoutais beaucoup Philip Glass, Michael Nyman, beaucoup de Quartet, Kronos Quartet, Piazzolla aussi. Mais aussi un peu de rock Shara Worden (de My Brightest Diamond), qui a une grande voix pour moi… 

... et justement en parlant de voix, tu chantes sur l’album. 
Oui parce qu’avant d’être violoncelliste, je suis chanteuse. Quand j’étais enfant je chantais beaucoup, tout le temps. J’ai fréquenté une chorale pendant des années, où l’on chantait un répertoire classique et traditionnel portugais. Mais par la suite, mes études se sont centrées beaucoup plus sur le violoncelle. Il est vrai que je me présente plus en tant que violoncelliste, dans la musique d’improvisation notamment. Et je comprends que les gens me cataloguent ainsi. Mais pour moi, Joana Guerra c’est voix et violoncelle. 

Ton premier album “Gralha” est sorti en janvier de cette année...
C'était un rêve! Quand j'ai commencé à composer et à jouer les titres en live, j'ai pu définir l'album. Et après ce fut relativement facile. Les musiques étaient déjà faites, elles avaient déjà été jouées en live, notamment avec Pochette, ce qui pour moi était l'essentiel, elles étaient donc très rodées. 

Sur l'album tu chantes en français, portugais et anglais, comment s'est fait ce choix?
Pour le titre en français, c'est un de mes amis francophones qui l'a écrit. En ce qui concerne le portugais et l'anglais, rien n'est vraiment rationnel ou réfléchi. Les titres sont nés dans les langues qui me venaient au moment de l'écriture. Quand je compose la musique, les paroles viennent d'elle même, ou inversement, mais les deux naissent en même temps. Mes paroles sont souvent très courtes et simples. Il y a une époque où j'écrivais beaucoup, j'avais un blog qui existe toujours d'ailleurs : http://monstrodegila.blogspot.pt. 

J'ai pu lire que l'album était d'une certaine façon lié à la ville de Sintra... 
Je me suis aperçue après avoir fait l'album que les musiques étaient devenues quasiment des paysages. "Gralha" rappelle beaucoup la nature, la nuit dans les champs, la mer. Et inconsciemment cette énergie a été absorbée de la foret de Sintra où j'ai vécu une grande partie de ma vie. 


© Estelle Valente

Ta musique est peu conventionnelle, elle est difficile à cataloguer.. comment la définirais-tu?
Lorsque que l'on me le demande, j'avoue ne pas savoir quoi répondre. Ce sont des compositions pour violoncelle et voix où je suis interprète et compositrice. Mais surtout ce sont des chansons, parce que c'était ça que je voulais faire, si les guitaristes peuvent le faire, pourquoi pas les violoncellistes! Mon objectif initial était donc celui là, mais j'avoue que par la suite, les chansons ont commencé à sortir avec une structure fragmentées, chacune d'entre elles ont un thème, mais après, chaque thème a une variation. La seule qui est une ballade du début à la fin est probablement Heartcrash. J'ai fait un concert il y quelques temps pour l'association Terapêutica do Ruído et ils m'ont étiqueté "folk impressionniste". C'est peut être ça finalement! 

Tu penses que ta musique est facile d'écoute? 
Evidemment, il peut y avoir un préjugé: c'est du violoncelle, de la musique érudite, ennuyeuse pour certains (rire). Il faut juste dépasser cette barrière, après plus rien n'est difficile. Mais évidemment tout dépend du goût de chacun. 

Ta tournée va passer par la France en juillet, pays où tu as vécu pendant un an, parle-nous un peu de cette expérience. 
J'y suis allée pour donner des cours de portugais. Mais ce que je voulais vraiment c'était jouer. J'ai emmené mon violoncelle et j'ai rencontré un professeur fantastique là-bas. Il fut d'une grande inspiration. Les cours de musique pour moi sont comme une thérapie, c'est un moment où l'on parle de ce qui est vraiment important : la musique. Ces professeurs sont quasiment des poètes. La poésie est déjà une musique en soit, ce n'est pas juste lire une partition, c'est lire la musique, ce qu'elle veut dire, ce que tu ressens, les cours sont des espaces très intimes. La musique a provoqué tant de moments heureux dans ma vie et cette tournée en est un de plus!

Lien:
older post