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La légende de Orfeu
Né au milieu du XXème siècle, c'est une sorte de résurrection que connaît ce mythique label. Débuté avec un enregistrement du poète Miguel Torga, le catalogue se sera construit d’œuvres des plus grands noms de la musique et de la poésie portugaise: José Afonso, Adriano Correia de Oliveira, Fausto, Sophia de Mello Breyner ou Aquilino Ribeiro. Aujourd'hui âgé de 77 ans, le fondateur de Orfeu revient sur l'histoire du label, explique son importance sur la vie sociale et politique portugaise et trace les lignes du futur du label.  Le texte suivant est une traduction libre d'un article de Mario Lopes paru dans le supplément culturel Ipsilon le 04/08/2011 (édition chaque vendredi avec Publico). Le lien du texte original est disponible à la fin de ce texte.

Un jeune homme de 18 ans se met en route, direction Miramar, Vila Nova de Gaia, pour parler avec un seigneur de la poésie, également connu pour sa réserve et son caractère difficile. Le jeune homme ne se laisse pas intimider  Il frappe à la porte, explique le pourquoi de sa venue. Je veux vous enregistrer clamant vos propres poèmes. Le plus compliqué des poètes, Miguel Torga, le reçoit et l'écoute. "Les poètes sont souvent mal interprétés par les diseurs car ils l'interprétation théâtrale qu'ils en font fait perdre le côté intimiste des poèmes" explique le jeune homme. Il lui montre des disques de Jean Cocteau pour appuyer son argumentation. Le jeune homme quitte la maison de Miramar avec une récompense de poids. Tout juste monté, le label fera de cet enregistrement sa première édition. "Quand nous avons crée la section disques, j'ai naturellement commencé par le plus dur. C'est bien ainsi qu'il faut faire, non?" lance Arnaldo Trindade, jeune homme âgé aujourd'hui de 77 ans.

Ce fût donc d'abord Miguel Torga. "Et comme qui avait Miguel Torga avait tous les autres", ce furent José Régio, Eugénio de Andrade, Sophia de Mello Breyner, Jaime Cortesão, Aquilino Ribeiro ou Ferreira de Castro qui rejoignirent Orfeu. Ce fût enfin un artiste orphelin, censuré par les radios, les labels et bien sûr l'état, un artiste en quête d'une maison où éditer ses disques: José Afonso. "Il était si merveilleux, politisé certes, mais si intelligent" qu'Arnaldo Trindade n'a pas hésité. En 1968, José Afonso enregistre son premier album chez Orfeu. "Et qui avait José Afonso avait tout". C'est chez Orfeu que José Afonso a enregistré la majeur partie de sa discographie. C'est chez Orfeu que Adriano Correia de Oliveira a sorti tous es disques. C'est encore chez Orfeu que Vitorino a été entendu pour la première fois, que les Pano Cru et Campolide de Sérgio Godinho sont sortis, tout comme le Blackground de Duo Ouro Negro. 

Le premier chapitre de Orfeu s'écoule des années 50 aux années 80. Les premières lignes du second chapitres datent de 2010, de nouveaux disques rejoignent les bacs. De cette entretien avec Arnaldo Trindade, c'est à travers le premier chapitre que se fera ce voyage. 



Voir plus loin 

Fils d'un négociant en électroménager solidement implanté au cœur de Porto, Arnaldo Trindade  grandira dans une ambiance particulière. A la fin des années 50, la période post-guerre et l'esprit anticonformiste donnent naissance à toute une phase de renouveau artistique. C'est ainsi qu'est crée le Cineclube de Porto où Arnaldo Trindade découvrira différents courants cinématographiques comme le néo-réaliste italien et le romantisme français. Le Théâtre Expérimental de Porto, dont Arnaldo Trindade sera l'un des fondateurs, est également crée. Il y a encore l'école des Beaux-Arts dont un membre, Isolino Vaz, travaillera chez Orfeu. Arnaldo Trindade était au milieu de tout ça. "Chaque lundi, j'allais dîner au Escondidinho avec  Manoel de Oliveira, José Régio, Alberto Serpa, António Lopes Ribeiro", dit-il. C’était des cercles de réflexions organisés par le directeur du journal "O Primeiro de Janeiro", Manuel Pinto de Azevedo, "où l'on discutait de tout": les arts, la politique, la vie. "Tous étaient contre le régime politique en place", assure-t-il. "Je pense que personne à l'époque ne supportait vraiment le régime. Franchement, avec l'esprit créatif et rénovateur qui se développait, qui voulait paraître rétrograde?" Certainement pas Arnaldo Trindade.

Lui qui passait un mois de vacances par an aux États-Unis, qui connaissait Londres et Paris, qui avait vu beaucoup de choses. "Le grand avantage d'avoir vécu au Portugal c'est que l'on pouvait voir les bons et les mauvais côtés du futur." Quand son père décède, Arnaldo Trindade abandonne les études et reprend l'entreprise familiale. Il commence également à appliquer le futur qui lui avait été montré. Nous sommes dans le Portugal des années 50. 

Il enregistre les artistes de jazz qui habitent Porto et les artistes majeurs de passage pour des concerts à Porto. Ces enregistrements se font avec la meilleure technologie de l'époque et il embauche des designers pour réaliser les pochettes des disques. Il a déjà une certaine vision du commerce. Ainsi et pour augmenter les ventes il commandera des milliers de platines vinyles en France puis mettra une promotion en place: pour dix enregistrements achetés, la platine était offerte. Il a le "sentiment d'avoir une mission" à accomplir: "nous avions le magasin d'électroménagers et avions les reins solides financièrement. Orfeu était mon passion. On a réussit grâce à notre passion, car commercialement il n'y avait aucune logique à tout ça". C'est cette passion qui attirera les meilleurs.

Arnaldo Trindade emmènera Miguel Torga aux premiers studios d'enregistrement de Orfeu. Dans une des cabines du magasin d'électroménager, bien après minuit pour éviter les bruits de la rue, l'auteur de Bichos lira Ode à Poésia. A l'écoute de sa propre voix, le poète a été submergé d'une telle émotion que sa femme, Andrée Cabrée, a du le réanimer avec une injection de coramine glucose.

Après les poètes, les musiciens de jazz et la scène musicale de Porto, Arnaldo Trindade élargit sa palette en obtenant des contrats de distribution avec, par exemple, les anglais de Pye Records,  Tamla Motown ou la française Vogue, ce qui lui permettra de faire jouer Françoise Hardy à Porto.

 Esprit de famille 

La relation entre Orfeu et la musique portugaise prend ses contours définitifs quand les guitaristes António Portugal, personnage influent dans la rénovation de la chanson de Coimbra, et Rui Pato, qui accompagnera José Afonso à ses débuts, informent Arnaldo Trindade de l'existence d'un chanteur incroyable qui débute à Coimbra. "La rencontre avec Adriano Correia de Oliveira fut un moment capital", confie-t-il. Avec le chanteur de Trova do vento que passa, qui jusqu'à sa mort à 40 ans aura enregistré tous ses disques sur le label, c'est tout une génération d'artistes qui allaient profondément rénover la musique portugaise tout en s'affirmant comme la voix de la résistance au fascisme. Adriano amenait avec lui José Niza qui deviendra une pièce angulaire du label  aux côtés de José Calvário, musicien, producteur et compositeur. C'est à cette même période que José Afonso a frappé à la porte. 


Orfeu s'est ensuite diversifié et, pour continuer à avancer, s'est assuré un confort économique avec des disques de groupes plus "populaires mais sans donner dans le populaire de basse qualité". Ces sorties lui permettront d'élargir son public. Parallèlement, Arnaldo Trindade organise en 1969 la première convention sur l'industrie du disque au Portugal. Cet événement attirera à Ofir la revue Billboard et des professionnels ou groupes du monde entier comme les Status Quo ou les Long John Baldry, groupe dans lequel jouait un pianiste aujourd'hui connu sous le nom d'Elton John. 

Arnaldo Trindade dirigeait le label avec discipline tout en conservant un esprit familial et une bonne dose d'improvisation et d'excentricité. En 1967 et après la victoire de Sandie Shaw à l'Eurovision, une caravane de six voitures emmenée par Arnaldo Trindade rejoint Paris, charge les coffres avec les EP de la chanteuse et revient les vendre au Portugal avant même que Valentim de Carvalho n'en ai dans ses magasins. 

Révolution en route 

José Afonso, Adriano Correia de Oliveira et beaucoup d'autres artistes du label défendaient la gauche révolutionnaire. Arnaldo Trindade, lui, défendait un "modèle démocratique à l'américaine"  qu'il avoue aujourd’hui "avoir du mal à définir". Quoi qu'il en soit, ils étaient tous du même côté. "Il était nécessaire d'aller de l'avant pour réussir à changer le système, pour concrétiser cette utopie que nous défendions, d'une société plus égalitaire. Notre politique était l'utopie". 

Arnaldo Trindade, en tant qu'éditeur et responsable des éditions aux yeux de la PIDE, assumait ses responsabilités sans aucuns problèmes. Et pour cause, bien que dans "certaines situations plus délicates" il ait eu à cacher certains disques sous le lit de ses enfants, "l'unique disque interdit" qu'il possédait était "Je t'aime, moi non plus", de Serge Gainsbourg et Jane Birkin (ce disque lui sera retiré par un officiel de la PIDE, lequel lui réservera trois ou quatre disques pour lui-même.

Était-ce une utopie? Affirmatif. Arnaldo Trindade ne regardait pas aux dépenses. José Afonso et Adriano Correia de Oliveira bénéficiait d'un généreux salaire mensuel, avec pour seule obligation d'enregistrer un disque dans les délais convenus. Les artistes souhaitaient ce qu'il y avait de mieux et c'est ce que Orfeu leur offrait. "A un moment, nous avions José Afonso au Château d'Herouville (dans les Strawberry Studios, où avaient également enregistrés les Rolling Stones) avec José Mário Branco à la production, nous avions Adriano Correia de Oliveira à Londres chez Pye Records et José Cid chez Vogue à Paris".


Cantigas do Maio (album mythique de José Afonso sorti en 1971, sur lequel figurent Grândola Vila Morena ou Canto da Primavera) a coûté un million d'escudos à l'époque. "Mais c'est le meilleur disque portugais de tous les temps" dit-il fièrement. Et, bien entendu, c'est le plus important pour lui. 

Quand il s'apprêtait à sortir Operário Em Construção, LP de 1972 sur lequel Mário Viegas, accompagné de José Calvário (compositeur résidant de Orfeu), José Luís Tinoco et José Niza, interprète des poèmes de Vinicius de Moraes, Bertold Brecht ou Manuel Alegre, plusieurs de ses amis lui ont dit qu'il "était fou" et que c'était une imprudence (la révolution n'était pas encore arrivée). "Mais pourquoi ne pas enregistrer? C'est si beau" a-t-il répondu. Il a donc enregistré, et édité. 

 

Deux ans plus tard, le 25 avril sera annoncé par E Depois do Adeus et Grândola Vila Morena. Curieuse coïncidence: ce sont deux enregistrements de Orfeu.

Dans l'histoire du label, en plus de ce qui a été précédemment cité, on retrouve l'album de José Cid  10.000 Anos Entre Vénus e Marte considéré comme l'un des plus grands albums de rock progressif de tous les temps, des chansons victorieuses des Festivals de la Chanson (grand concours annuel où était élue la chanson de l'année et par lequel sont passés une grande partie des artistes populaires portugais) comme E Depois do Adeus ou Festa da Vida de Carlos Mendes, Madrugada de Duarte Mendes. Reste toute une histoire à découvrir, celle des poètes, qui aura été le premier amour de Arnaldo Trindade.  


Il n'eut aucune rancœur lorsqu'il conclut le premier chapitre de cette aventure, aucun manque. Il affirme ne posséder aucun disque du label auquel il a consacré trente ans de sa vie. Il a en revanche beaucoup de livres et des dédicaces "Arnaldo Trindade, à qui tant je dois tant de poésie" signé Ary dos Santos et "Avec adversité, mas aussi avec admiration" de José Afonso. 

Ce qui l’intéresse se sont les mémoires et les transmettre à qui en voudra. "La plus grande fierté et d'avoir réussit à faire" dit-il. "Tout ce qui apparaît, disparaît, et nous avons disparu au zénith" 

Et aujourd’hui il renaît

L'annonce a été faite fin 2010: Orfeu revient. Orfeu, tout le monde se souvient du logo sur les albums des José Afonso. C'est précisément là que le label renaît d'ailleurs. Le 2 août 2009, l'auteur de Os Vampiros aurait fêté 80 ans et Movieplay avait proposé à Pedro Passos de mettre en route une compilation en hommage à l'artiste disparu. Le projet a manqué de temps et est resté à une phase de réflexion. Une autre réflexion s'est jointe à la première: pourquoi ne pas relancer Orfeu?


La réflexion s'est transformé en réalité avec la sortie de REintervenção, l'album hommage, et Onde mora o mundo de JP Simões et Afonso Pais. Il y eut ensuite les rééditions de Operário em Construção/País de Abril de Mário Viegas puis Confidencial/Proibição de Voltar à Direita de l'humoriste Mena Matos. Ces premiers lancements révèlent la stratégie du nouvel Orfeu: un juste mélange de nouvelles éditions et la récupération de l'héritage soit par des rééditions en CD ou par la sortie de matériel inédit. Il y ainsi un projet d'album avec une collection de poèmes récités par leurs propres auteurs, qui constitue une grande partie des inédits Orfeu. 


Depuis la stratégie s'est confirmée avec les sorties de disques récents comme Heavy Mental de Vitor Rua, Mais Um Dia de Pedro Esteves, First Falls de Filipe Raposo Trio et les rééditions de Antologia da Mulher Poeta Portuguesa par Eunice Munoz et de toute la discographie de José Afonso en CD. Autres rééditions prévues, le tout premier album du label Miguel Torga por Miguel Torga (cla musique de Filipe Raposo), les quatre premiers albums de Vitorino et Por Quem Sempre Combateu de José Manuel Osorio.

Orfeu est mort. Vive Orfeu!

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